femfolk
labour cover

labour

by Paris Paloma

from Cacophony

3:57

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Labour de Paris Paloma : un manifeste de la femfolk

Ceux qui me connaissent auraient parié que je commencerais avec Aurora Aksnes. Mais je ne me voyais pas choisir un autre morceau initial que Labour de Paris Paloma. Pourquoi ? Car la découverte de cette pépite à sa sortie en 2023 marqua le point d’inflexion de ma carrière d’auditeur, vers une écoute plus consciente, plus critique, et résolue à promouvoir les artistes féminines d’abord dans mes playlists, et maintenant j’espère, dans les tiennes.

Pourquoi ? Car, qu’on l’accepte ou non, notre manière de consommer la musique demeure un acte économique et éminemment politique – comme tout le reste.

La musique reste un champ social, traversé par les mêmes enjeux que la société elle-même : où les logiques marchandes de l’industrie culturelle tendent à la lisser et l’appauvrir ; où les technologies, à la fois permettent de démocratiser sa production et sa diffusion, mais conduisent aussi à précariser les artistes – encore davantage avec l’essor des IA génératives ; et bien sûr, où les inégalités et les violences sociales s’y reflètent, s’y croisent et s’y cristallisent : genre, sexe, couleur, classe, génération, etc.

Les récaps’ mensuels Deezer ont régulièrement une thématique, et celui de septembre mettait à l’honneur les artistes féminines. La statistique générale partagée par Deezer m’a atterré : les artistes masculins représentent en moyenne 75% des streams d’un compte.

Or il n’y a à ce jour aucun élément objectif tangible permettant de justifier un tel gouffre hormis un biais structurellement ancré autant dans l’industrie qui produit la musique que dans les publics qui la consomment, en passant par les plateformes qui la diffusent.

Manifeste de la femfolk

Avec la sortie du clip de Good Boy dans lequel elle convie la légendaire Emma Thompson et l’excellent Tom Blyth, puis l’annonce par l’immense Florence + The Machine qu’elle assurera ses premières parties, Paris Paloma continue d’affirmer une notoriété grandissante méritée, en particulier dans le riche et luxuriant paysage de ce que j’aime appeler la femfolk.

Pour moi, la femfolk désigne cette vague d’artistes indissociables de leur public, qui, bien au-delà de participer à une industrie culturelle, s’évertuent à la bousculer, jusqu’à bousculer la culture elle-même.

La femfolk dépasse le simple renouvellement des codes de la musique.

D’abord en reconnectant la musique aux enjeux et aux questions sociétales qui l’impactent, la traversent, voire qu’elle cautionne. À commencer par l’hégémonie masculine qui exploite, étouffe ou (mais le plus souvent et) pille les artistes féminines, autant que les femmes en général, que les minorités, que la nature, que la planète.

Ensuite, en reconnectant entre elles et entre eux les humaines et les humains qui constituent le public, pour en faire émerger quelque chose de plus vivant, profond, sensible et durable que juste une audience. Ce qui est déjà une première acception de folk.

Enfin, en proposant des réconciliations, des réappropriations voire j’oserais dire des décolonisations, qu’elles soient musicales, stylistiques ou historiques : instruments traditionnels et synthétiseurs, thèmes de la féminité, du sacré, de la sorcellerie, de l’indépendance. Une démarche qui rejoint l’essence même de la folk music, ou folksong ou folk revival.

Bref, la femfolk, c’est – pour moi toujours – un geste d’empouvoirement culturel et social, en provenance de la musique, et en promesse d’une humanité plus féminine, dans l’acception la plus large, libre et positive qu’elle puisse avoir.

Paris Paloma

Née en novembre 1999, Paris Paloma est une autrice-compositrice-interprète britannique originaire du Derbyshire.

Elle confie au magazine Guitar qu’elle s’est mise à la gratte après avoir écouté premier album d’Ed Sheeran, et présente Hozier et Aurora comme deux de ses principales influences. Elle construit son univers autour de la mythologie, du féminisme et du chaos, nourrie par des lectures marquantes comme In Defence of Witches de Mona Chollet, Circe et Song of Achilles de Madeline Miller, Mythos de Stephen Fry (que je ne m’attendais pas à trouver là), ainsi que par la culture Beaux-Arts tirée de ses études.

Après un premier EP sorti en 2021 et plusieurs jolis singles tels que Notre Dame, c’est avec le titre Labour que Paris Paloma perce le game en mars 2023. Propulsée à plus d’un million d’écoutes sur TikTok puis sur Spotify en moins de 24h, elle entre dans les charts UK et le billboard aux US et finit certifiée disque de platine aux UK, US et au Canada.

En août 2024, elle sort son premier album Cacophony, et entame à Paris sa première tournée dans une quinzaine de pays européens puis en Australie et aux États-Unis.

Avec plus de 6,4 millions de monthly listeners sur Spotify, 1 milliard de streams cumulés, et une communauté de 3,7 millions de followers sur l’ensemble de ses plateformes, elle occupe aujourd’hui un espace rare : celui d’une artiste folk indépendante au rayonnement mondial.

Paris Paloma apporte un grand soin à la relation avec sa communauté appelée « Fairies », qui le lui rendent bien lors de ses concerts : pluie de cadeaux, fan-project surprise, ou encore happening improvisé initié par les fans à Paris et qui s’est ensuite ritualisé sous le nom enchanteur de “Fairy Dancing”.

Labour

Sortie en 2023, Labour a connu un succès immédiat et retentissant sur TikTok avant même d’envahir les plateformes pour devenir et rester le titre phare de Paris Paloma.

Et ce n’est pas un hasard, car Labour fait écho à réalité silencieuse de bien des femmes, et résonne avec l’éveil des consciences féministes. Je ne compte plus les publications féministes qui s’en sont depuis emparées pour habiller leurs messages, et ça, ça me régale.

Labour est de ces pépites qui succèdent dans le dépassement et la sublimation de ce qu’on l’on oppose trop facilement, que ce soit en général ou dans la musique en particulier. Paris Paloma réconcilie le murmure et le cri, l’intime et le collectif, le je et le nous, le poétique et le politique, ce qui conforte et ce qui bouscule.

Un envoûtement qui désenvoûte

Au départ, Paris nous cueille tendrement d’une voix délicate, presque timide. Mais chez elle, la douceur n’est jamais naïve : c’est un ruisseau calme qui peut s’éveiller en torrent et s’achever en cascade.

En effet, elle nous enrôle progressivement dans une sorte d’incantation révélatrice, qui se mue en contestation, puis en protestation.

Labour confronte explicitement et sans détour les questions du travail émotionnel, domestique, conjugal et maternel assumé par les femmes au sein du couple (hétérosexuel, of course), et sous l’angle d’une servitude inconsciente que beaucoup de femmes pratiquent sans même s’en rendre compte. Jusqu’à l’épuisement, mais pourquoi pas même jusqu’à d’autres manifestations suggérées peut-être plus implicitement, comme la bien nommée hystérie des théories fraudiennes (aurais-je fais le lapsus de prononcer Fraude au lieu de Freud ?).

En tout cas, Labour puise donc autant dans l’histoire intime des femmes que dans la mémoire sociale du care, du don forcé, du sacrifice ordinaire, banalisé, invisibilisé, et surtout intériorisé.

L’intelligence de sa formule réside précisément dans ce mouvement qu’opèrent de concert l’instrumentation, les paroles et la voix : prenant pour point de départ l’expérience intime, personnelle, individuelle, isolée, et aboutissant à une véritable hymne collective.

Hymne, terme exagéré ?

Quiconque a la chance de vivre ce morceau en live agréera. J’ai eu cette chance et cet honneur lors du premier concert de Paris à Paris en 2024 (fallait que je la fasse), dans le petit Trabendo de seulement 900 places : mais toute la salle chantait.

Je reste sidéré par la puissance transcendantale de ce petit millier de voix qui scandent la prose finale, en boucle, le poing levé, pendant les intenses dernières minutes de son concert.

Labour offre de la reconnaissance à un enjeu encore trop minimisé voire étouffé, et donc une reconnaissance aux femmes qui sont de facto elles-mêmes minimisées voire étouffées. Elle est déjà, à son échelle, érigée en symbole d’une cause, et entonnée comme un chant de ralliement. Et puisque l’une des étymologies de l’hymne, ὕμνος, est rapprochée de l’appel, du cri, du chant, je ne vois pas grand chose de plus à discuter.

La punchline

All day, every day, therapist, mother, maid, nymph then a virgin, nurse then a servant, just an appendage, live to attend him. Toute la journée, tous les jours, thérapeute, mère, domestique, nymphe puis vierge, nourrice puis servante, juste un appendice, qui vit pour se dévouer à lui.

Cette énumération en apparence élémentaire dénonce en réalité avec beaucoup de subtilités la réduction ou plutôt les réductions des femmes à des rôles et des injonctions :

  • therapist : celle qui à la fois soigne, soutient et éduque émotionnellement ;

  • mother : celle qui enfante, mais aussi qui materne si on prend le verbe to mother ;

  • maid : la domestique, aujourd’hui rapprochée de la femme de ménage, mais aussi anciennement usité pour évoquer une jeune fille (vierge) ;

  • nymph then a virgin : traduit une injonction dissonante entre le fantasme antique de beauté et de jeunesse de la nymphe, éminemment connoté sexuellement, mais qui doit dans le même temps rester immaculée et ne pas avoir été consommée (sinon elle est « souillée »), ciblant directement le fameux male gaze, que Paris Paloma fustige volontiers lors d’apartés en concert ;

  • nurse : qui peut être autant l’infirmière, donc celle qui soigne, que la nourrice, donc celle qui s’occupe des enfants ; voire même évoquer l’allaitement (le verbe to nurse) ;

  • servant : celle qui sert dans la maison, plus orientée vers la cuisine et le service en tant que tel ;

  • nurse then a servant : insiste sur l’archétype de la femme au foyer qui s’occupe la journée des enfants (nurse) puis (then) le soir sert son dîner au mari (servant), en sachant pertinemment qu’une seconde lecture plus scabreuse est aussi possible, celle de l’archétype du mari qui se tape la nounou et la servante, devenues plus désirables ou exotiques que la mother qui n’est plus ni nymph ni virgin.

Ces rôles et ces injonctions contraignent ainsi les femmes à n’exister que pour répondre aux besoins des autres, et en particulier de l’homme ou plus justement d’un homme (le him).

Attardons-nous sur le just an appendage qui est bien plus intéressant qu’il n’y paraît. Déjà parce qu’appendage est différencié de l’appendix, mais « quelque chose qui n’existe que comme une partie plus petite et moins importante de quelque chose de plus grand » (Cambridge Dictionary), ce qui s’apparente à la définition première (non-anatomique) de l’appendice en français : « Partie qui semble ajoutée à une autre plus grande dont elle constitue le prolongement, le complément ou l'accessoire » (CNRTL). Difficile de ne pas voir dans cette formule une critique qui va fouiller plus loin dans la généalogie du patriarcat, pour y déterrer la genèse biblique de la femme, semblerait-il issue d’une côte d’Adam.

Enfin, elle insiste sur la disponibilité permanente qu’exigent ces rôles, d’une part via des formules ordinaires et explicites comme « All day, every day » (toute la journée, tous les jours) et « 24/7 baby machine » (24/7 machine à bébés), mais également plus recherchées comme « live to attend him » où, après enquête, le choix précis du mot attend plutôt que assist ou serve renvoie directement à la littérature anglaise classique et se réfère à un principe dévotion de type féodale ou royale absolue (en France on invoquerait les valets du Roi Soleil). Cette dévotion ôte aux femmes toute possibilité de vivre pour elles-mêmes. Leur réduction à ces rôles les privent ainsi du statut de sujet à part entière, autonome, et les relèguent au statut d’agent, voire de ressource exploitable, voire même littéralement d’objets (objet de désir, objet de convoitise).

Et tout ça, c’est de la réification ; l’une des mécaniques vitales d’un système de domination et d’exploitation, que Karl Marx identifiait dans sa critique du capitalisme. Mais le parallèle n’a rien d’étonnant car l’exploitation capitaliste et l’exploitation patriarcale vampirisent la même valeur : le travail. En anglais : le Labour.

Le clip

Je dois bien avouer que mes premiers visionnages du clip ne m’avaient au départ pas inspiré autant que la musique elle-même. Je trouvais, à tort, que ce huit-clos autour d’une table de dîner abondamment chargée était un peu trop littéral. Mais son intelligence réside justement dans sa double intention : à la fois littérale et métaphorique.

Mais faisons un bref détour par la surface.

On y observait déjà un goût prononcé pour le travail de la lumière et du clair-obscur, qui résonne avec l’habileté dont Paris Paloma fait preuve dans le dosage des contrastes qui colorent sa musique, et qu’on retrouve dans tous ses clips, particulièrement la sublime Warmth.

On y constate également une esthétique un peu gothique et bohème, qui n’est pas sans rappeler l’effervescence de la tendance witchy (sorcière), et m’évoquait déjà l’artiste dont elle assurera ensuite les premières parties : Florence + The Machine.

Creusons un peu la narration.

Une tablée éclairée aux chandelles, un mari immobile et déjà installé, un femme qui s’affaire à le servir. L’image nous montre par les plats initialement présents tout le travail déjà accompli, et par les allers et venues incessants, que le travail continue. Les paroles complètent le récit en relatant tout le travail qu’elle a aussi accompli par ailleurs, et qu’on ne voit pas ici.

Il faut quasiment une minute pour que soit enfin dévoilé le visage de la femme (spoiler, c’est Paris Paloma), qui s’assoit assez nonchalamment pour adresser le refrain face caméra, qui est positionnée du point de vue du mari.

On pressent que quelque chose se trame.

Le survol de la table en partance de la femme montre que son assiette est vide et qu’il y a finalement peu de choses à sa portée.

À l’exception de la bougie qu’elle allume, au moment même où elle demande « If our love died, would that be the worst thing? » (si notre amour venait à mourir, serait-ce le pire ?). Fait intéressant : le mari dispose également d’une bougie éteinte disposée symétriquement. Toutefois, sa bougie ne sera jamais allumée et semble deux fois moins consumée que celle de sa femme.

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À mesure que le survol de la table s’approche du mari, les victuailles se révèlent, au-delà même de la portée de ce dernier que l’on voit commencer à se servir.

On sent que quelque chose cloche. Que la femme bout, mais se retient.

Lorsque le point de vue s’inter-change, on voit le mari lever pour la première fois le regard sur elle, comme s’il ne le faisait que parce que la situation s’écarte de la normalité. Ce qui nous rappelle que ce qui est prévisible devient invisible, et trahit l’indifférence du mari à l’égard de tout le travail produit et servit habituellement par sa femme.

Son regard semble désapprobateur, et on comprend bien qu’il est inhabituel pour lui d’avoir à se lever pour saisir un gigot luisant qu’il croque en jetant un nouveau regard en coin. Ce qu’il fait d’ailleurs de plus en plus fréquemment, comme s’il vérifiait ou surveillait la situation.

Le fait qu’il se casse des noix dans le creux de la main ne me paraît pas anodin, l’intention est-elle seulement de le dépeindre comme un bonhomme costaud ? ou d’exprimer une menace ? J’aurais pensé à l’agacement, mais ça paraît biaisé par des expressions françaises qui n’ont pas d’équivalent anglophone apparemment…

Le mari se met à manger de plus en plus brutalement, et on sent que la tension monte au gré des échanges de regards défiants, jusqu’à celui très provocateur du mari qui paraît dire sans trop d’équivoques : « qu’est-ce que tu vas faire ».

Reprend le refrain, et rien ne se passe jusqu’au moment où le mari fait tinter sa coupe. À ce moment, la femme se lève et saisit son assiette, toujours aussi vide. Elle n’a pas participé au festin, qu’elle a pourtant préparé. Est-ce là une métaphore de plus haut niveau ? Où la table devient la société entière, que les femmes fournissent sans pour autant pouvoir s’y attabler ?

Elle se rassoit, et entame le break du morceau. Son expression change radicalement, elle semble délaisser la colère au profit d’un sourire irrévérencieux avant de s’emparer d’une grenade qu’elle s’empresse d’ouvrir en tâchant au passage son chemisier blanc immaculé. L’acte se répercute musicalement avec l’entrée des chœurs qui forment d’abord un ensemble harmonieux, tandis que la femme barbouillée, échange un rire que son mari lui rend, déstabilisé. Mais son sourire s’évanouit rapidement et il ne tarde pas à bouillir à son tour, tandis que les chœurs se séparent en un canon, ou peut-être est-ce une cacophonie – titre que prendra plus tard le premier album de Paris Paloma.

Après un ultime regard courroucé du mari, le film s’achève à son point de vue : la chaise de sa femme est vide, et de la bougie entièrement consumée émane une volute qui se dissipe comme un soupir.

https://www.youtube.com/watch?v=jvU4xWsN7-A

Fun facts

Je ne peux pas m’empêcher de voir une référence délibérée à l’abominable Régent du Gondor dans cette giclure qui suit le croc que le mari inflige à une tomate cerise (c’est bien une tomate cerise, cachée derrière le raisin). Ça ne me paraît pas fou dans la mesure où Paris Paloma partage fréquemment des stories en références au Seigneur des Anneaux, et qu’elle a depuis composé la musique du film La Guerre des Rohirrim. Mais peut-être que je déraille.

Autre détail qui me tarraude, c’est le coassement de grenouille à 2:05, pile au milieu du clip. Franchement je ne pense pas que j’hallucine. Mais quel sens ? Autant je connais trois métaphores de grenouilles (celle qui finit par être cuite à petit feu, celle du pot de crème, celle qui mange trop pour devenir grosse comme un bœuf) mais aucune paraît crédible.

Je n’ai pas trouvé grand chose d’autre de pertinent, à l’exception peut-être du conte de Hans C. Andersen La Fille du Roi des Marais. Il y est question d’une femme capturée puis transformée partiellement en grenouille, évoquant l’aliénation causée par l’emprise d’un homme. Mais il y est surtout question de la transmission de cette malédiction à sa fille, et des dégâts causés par le déchirement que l’intériorisation de cette violence provoque. Et c’est à ce moment précis du morceau que Paris Paloma dit : « If we had a daughter, I'd watch and could not save her / The emotional torture from the head of your high table / […] / She'd meet the same cruel fate ».

Qu’elle soit véridique ou complètement éclatée, cette hypothèse m’aura au moins fait découvrir un tas de trucs sur les contes et légendes des grenouilles.

Ouverture

À travers sa construction musicale sophistiquée et son clip aussi subtil que percutant, Labour nous offre bien plus qu'une simple dénonciation du patriarcat domestique. Elle nous invite à reconnaître le travail invisible, à questionner les structures de domination qui persistent dans nos vies quotidiennes, et surtout, à imaginer la possibilité de s'en extraire, même si cette extraction reste, dans le clip, énigmatique et ouverte à l'interprétation.

Ce qui rend Labour particulièrement puissante, c'est qu'elle ne se contente pas de pointer du doigt les injustices : elle les fait ressentir viscéralement, par l'accumulation musicale, par la tension dramatique du clip, par le choix décisif de chaque mot et de chaque image. Et c'est précisément cette empathie qui lui permet de transcender le simple discours militant pour devenir une œuvre d'art à part entière.

Mais cette analyse ne serait pas complète sans évoquer une ultime dimension qui m’apparaît fondamentale : celle de la rupture des cycles. Quand Paris Paloma chante « If we had a daughter, I'd watch and could not save her », elle ne parle pas seulement d'un futur hypothétique, elle évoque aussi la terrifiante lucidité de celles qui, ayant identifié leur propre oppression, réalisent qu'elles risquent malgré elles de la perpétuer. Et voilà probablement l’une des angoisses les moins verbalisées de toutes celles que peuvent porter les femmes.

Et c'est justement là que réside peut-être l'acte le plus subversif du clip : cette chaise vide finale.

Car si le mari reste assis, là, à la table qui est la sienne, figé dans son incompréhension la plus totale ; la femme, elle, a disparu. Elle n’a pas abdiqué, elle n’est plus assujettie, ni même dans une révolte frontale perdue d’avance, et je ne pense pas non plus qu’elle ait fuit.

Je crois plutôt qu’elle s'est soustraite de ce huit-clos, en cessant certes d’alimenter un homme, mais aussi et surtout, en cessant d’alimenter un système qui la consume. La bougie entièrement brûlée ne se résume peut-être pas qu'à une métaphore de l’épuisement, c'est peut-être aussi la mesure d’une fin, le signe qu'un cycle s'est achevé. Et donc qu’un autre peut commencer.

Cette fin ouverte résonne avec une question que nous pourrions toustes nous poser : combien de tables servons-nous, métaphoriquement parlant, sans jamais nous y attabler nous-mêmes ? Et que se passerait-il si, comme cette femme dans le clip de Labour, nous décidions simplement de nous éclipser ?

Je nous laisse méditer là-dessus, et surtout, j’encourage vraiment à écouter le reste de l'œuvre de Paris Paloma, qui mérite amplement qu'on s'y attarde, pour sa richesse musicale, pour la sensibilité de sa poésie, et pour ses thématiques parfois surprenantes et singulières, comme par exemple cette histoire d’amour paléontologique inspirée par deux fossiles.

Relations

  • related toBuckleThematic kinship — Labour (2023) predates Buckle (2025)
  • influenced byAURORATrack-level echo of AURORA — Paris cites her as a main influence